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Le terme « histoire du temps présent » est apparu en France dans le dernier quart du xxe siècle, notamment avec la création, en 1978, de l'Institut d'histoire du temps présent, une unité propre du C.N.R.S., fondée par l'historien François Bédarida. L'expression est entrée depuis dans le langage scientifique, mais elle est moins usitée dans les programmes universitaires et scolaires.
1.  Temps présent ou histoire contemporaine ?
De prime abord, la définition de l'histoire du temps présent paraît assez simple. C'est une séquence historique délimitée par la présence d'acteurs vivants, donc porteurs d'une mémoire, de souvenirs, d'un témoignage qui peut aider à la connaissance du passé. En ce sens, telle que nous pouvons la percevoir au tournant du troisième millénaire, elle couvre presque tout le xxe siècle, au moins depuis la Première Guerre mondiale. Mais cette définition sommaire et purement technique soulève d'emblée d'évidentes difficultés, ne serait-ce que parce que les bornes de la séquence historique ainsi isolée sont constamment mobiles et intrinsèquement dépendantes du mouvement du temps : à chaque instant, le champ couvert par cette partie de l'historiographie se raccourcit en amont et s'allonge en aval. Vers 2020, en admettant que la durée de vie moyenne reste constante, l'histoire du temps présent couvrira ainsi une période allant des années 1940 aux années 2020. C'est là une grande différence apparente avec les autres séquences historiques classiques, du moins dans le découpage français : les limites chronologiques de l'Antiquité, du Moyen Âge, ou des Temps modernes n'évoluent pas constamment, à moins d'un redécoupage d'ordre conceptuel.
En réalité, l'histoire du temps présent est un terme relativement nouveau qui recouvre des questions et des pratiques fort anciennes, remontant à la naissance même de l'histoire comme « discipline ». Depuis les premiers historiens de l'Antiquité, Hérodote ou Thucydide, la question s'est posée de savoir dans quelle mesure et avec quelle crédibilité une histoire du passé proche était possible. Par passé proche, on entend une période à laquelle appartiennent à la fois l'historien ou tout autre observateur qui va produire un récit, une analyse, une interprétation de ce passé, et ceux à qui il s'adresse. C'est la signification étymologique du terme « histoire contemporaine », terme classique qui a pris en France une résonance particulière.
En effet, la notion d'histoire contemporaine a été, au xixe siècle, l'objet d'âpres débats épistémologiques, car c'est à ce moment que se sont constituées progressivement les règles et méthodes de la discipline historique dans son ensemble, entendue comme une pratique scientifique. Or, en France, l'histoire contemporaine ne s'est pas définie selon le critère de la contemporanéité. Dans l'univers idéologique et culturel des débuts de la IIIe République et de son projet scolaire, elle a été conçue comme une séquence débutant avec l'année 1789, bien que la période révolutionnaire eût été vieille de près d'un siècle, dépassant très largement la durée d'une vie humaine. Le sens du mot contemporain n'avait donc rien à voir avec des critères physiques mais ressortissait entièrement à des critères symboliques et imaginaires. Le « temps présent » de la IIIe République était un temps dont les origines remontaient à l'événement fondateur : la Révolution française, dont la nouvelle République se présentait comme l'héritière directe.
Cette définition d'ordre politique et idéologique de l'histoire contemporaine s'est tellement enracinée dans la culture française qu'elle inspire toujours non seulement les manuels scolaires et les programmes officiels, mais aussi les découpages disciplinaires : l'histoire contemporaine continue ainsi de délimiter, par convention, une période allant de 1789 à nos jours, et qui n'a donc de « contemporaine » que le nom.
2.  Une démarche scientifique longtemps contestée
En utilisant une autre expression aux allures paradoxales, les historiens, qui, comme René Rémond, François Bédarida ou d'autres appartenant à des générations plus jeunes, ont lancé et exploité le terme d'« histoire du temps présent », ont cherché surtout à redonner un sens et une consistance à l'histoire contemporaine au sens strict du mot, en un processus que l'on pourrait qualifier de « distinctif ». En effet, cette séquence particulière de l'histoire pour laquelle existent encore des acteurs vivants pose, de ce fait, toute une série de problèmes spécifiques dont il faut être conscient, surtout lorsque la connaissance du passé, et singulièrement du passé proche, est un élément actif et essentiel de la citoyenneté.
3.  Un délai de réserve ?
Le premier de ces problèmes réside dans la difficulté, voire l'impossibilité, d'accéder à des archives publiques très récentes. En effet, la loi du 3 janvier 1979, qui s'aligne sur des normes internationales en vigueur dans la plupart des pays démocratiques, n'autorise en principe la communication de documents publics qu'à compter d'un délai de trente ans, délai qui, en réalité, est souvent porté à soixante, voire à quatre-vingt-dix ou cent vingt ans s'il s'agit de documents « sensibles », intéressant la sécurité de l'État ou la vie privée des individus (informations d'ordre médical ou patrimonial, par exemple). Cette question a été l'objet de farouches discussions, notamment sur l'accès aux archives de la période de l'Occupation, beaucoup plus aisé aujourd'hui qu'on ne le dit, ou encore à celles de la guerre d'Algérie, encore soumises à de nombreuses restrictions.
La réponse à cette première objection technique opposée à l'histoire du temps présent tient à la nature même des informations produites au cours du xxe siècle et des traces qu'elles ont laissées. Les historiens travaillant sur cette période sont autant confrontés à l'abondance des sources et des traces disponibles (témoignage oral, presse, sources audiovisuelles, sources informatiques, etc.) qu'aux lacunes et aux restrictions qui existent en raison des lois en vigueur. L'un des problèmes de l'histoire du temps présent réside précisément dans la mise au point d'une méthodologie permettant d'exploiter la très grande diversité des sources disponibles et leur grande hétérogénéité.
4.  Une histoire inachevée
Une deuxième objection, tout aussi classique, est le manque apparent de « recul », la difficulté, voire l'impossibilité d'écrire une histoire qui serait « inachevée » car toujours en devenir. Cette objection repose sur une conception historiciste qui postule que le passé, donc le mouvement des hommes en société, ne pourrait se comprendre qu'a posteriori, une fois les protagonistes disparus, et le temps ayant fait son œuvre d'oubli.
À cette objection, on peut rétorquer d'une part qu'une telle perspective rendrait vaine toute idée de « science sociale », car ni la sociologie, ni l'économie, ni la science politique ne pourraient alors prétendre énoncer des vérités ou des interprétations sur le temps présent. D'autre part, elle suppose, de manière paradoxale, que la capacité de comprendre le passé lointain, l'altérité parfois radicale des univers du passé, serait plus grande que celle permettant de comprendre son propre monde.
En réalité, l'histoire du temps présent trouve une part de sa légitimité précisément dans le fait que les sciences sociales ont connu un très large développement au xxe siècle, et particulièrement dans son dernier tiers. En occupant le terrain de l'analyse du monde contemporain, jusque-là étudié surtout par d'autres sciences sociales, cette part de l'historiographie a voulu réintroduire, pour des périodes proches, la dimension de l'explication temporelle, c'est-à-dire la nécessité de prendre en compte les questions touchant à l'évolution, au changement, à ses rythmes, à ses causes et à ses effets. En appliquant les méthodes historiques classiques à l'histoire proche – multiplicité et croisement des sources utilisées, analyse globale de situations singulières, prise en compte du facteur temps, etc. –, les historiens du temps présent contribuent eux aussi, malgré la proximité des faits qu'ils étudient, à la nécessité d'une mise à distance relative qui, seule, permet d'accéder à une connaissance et à une compréhension de nature scientifique.
5.  La passion du passé
La troisième objection récurrente faite à la possibilité d'une histoire du temps présent est le risque de voir cette écriture de l'histoire prisonnière de passions encore vives. Parce qu'elle est tributaire d'enjeux contemporains, parce qu'elle met en lumière des personnages vivants qui peuvent, légitimement ou non, aspirer à l'oubli, parce qu'elle participe à sa manière d'une préoccupation récente pour la transparence, cette histoire peut paraître suspecte, et les historiens qui la pratiquent se voir soupçonnés de partialité ou de manque d'objectivité.
Or, là encore, l'objection est de faible portée dans la mesure où nous vivons une époque où c'est l'histoire tout entière qui peut constituer un réservoir d'enjeux politiques de toutes sortes, en particulier des enjeux identitaires. Les débats en France autour de Clovis ou du bicentenaire de la Révolution française en sont un bon exemple, de même que la justification de conflits récurrents qui puisent leurs racines dans des périodes très reculées : il suffit de penser à la situation au Proche-Orient, où l'évocation mythique du passé biblique se mêle à des questions de stratégie très contemporaines ; ou encore aux guerres dans l'ex-Yougoslavie dont les causes s'enracinent dans la chute du système communiste mais aussi dans l'histoire de l'Empire ottoman, voire dans celle des rapports conflictuels entre le monde chrétien, le monde musulman et le monde orthodoxe. En la matière, l'éloignement dans le temps n'est en rien un facteur d'apaisement, et l'intensité des polémiques autour d'un événement historique ne dépend que très modérément de la distance temporelle qui nous en sépare.
6.  Une nouvelle approche du passé récent
La véritable « nouveauté » de l'histoire du temps présent réside en fait moins dans son objet que dans ses méthodes, ses problématiques et plus encore dans la place qu'elle occupe aujourd'hui dans le champ scientifique comme dans l'espace public.
7.  Des sources orales pour l'histoire
Confrontés aux acteurs vivants d'une période qu'ils érigent en domaine d'investigation, les historiens du temps présent ont importé de la sociologie, de l'anthropologie et d'autres sciences sociales la pratique de l'entretien, développant les méthodes de l'« histoire orale », ou plutôt une utilisation historienne de sources orales, méthodes fondées sur le récit de « témoins », récits spontanés ou sollicités, récits biographiques ou autobiographiques (les « récits de vie ») ou limités à tel ou tel moment remarquable de la vie des individus. C'est là sans doute l'une des méthodes qui les distinguent par définition des autres historiens, encore qu'il ne faille pas exagérer les différences : nombre de sources écrites ou de traces venues de périodes révolues ne sont elles-mêmes que des « témoignages », recueillis et retranscrits dans des conditions que l'historien doit toujours analyser. L'utilisation croisée de témoignages directs et de sources d'archives constitue également l'une des méthodes de prédilection des historiens du temps présent.
8.  La mémoire, un nouveau territoire historien
De même, la confrontation entre un discours savant sur le passé et une parole vive sur ce même passé a entraîné les historiens du temps présent à s'interroger sur les phénomènes de « mémoire », une réalité qu'ils rencontrent dans leur pratique quotidienne et qui est devenue, pour certains, un domaine d'investigation en tant que tel : c'est le cas par exemple de l'histoire de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, qui est devenue un territoire historien à part entière, dans la mesure où la mémoire du Génocide constitue depuis les années 1970 un problème politique, moral, judiciaire et culturel de première importance ; le phénomène s'observe également pour d'autres événements traumatiques, comme les guerres coloniales, l'analyse de la mémoire étant là encore une manière d'étudier la survivance active du passé dans le présent.
Les récits sur le passé tels qu'ils sont portés par des sujets qui peuvent se prévaloir d'une expérience individuelle et collective ne sont pas de même nature que le récit historien qui, lui, tente la mise à distance et cherche à ignorer une part des affects dont sont porteurs les acteurs. Mais ce dernier ne les ignore pas totalement parce que, précisément, l'historien du temps présent travaille sur un « passé qui n'est pas encore passé ». Il se situe, délibérément, dans une tension entre l'éloignement – un spécialiste de quarante ans qui travaille sur la période de Vichy n'a pas connu directement les événements, situation qui est celle de la plupart des historiens – et la proximité – cette période est suffisamment proche pour avoir laissé des traces vivantes et douloureuses dont il est obligé, dans son travail, de tenir compte. Il travaille ainsi à la frontière de ce qui pourra être considéré par le sens commun comme de l'« histoire », c'est-à-dire une période révolue, et un présent auquel il tente de donner une profondeur rétrospective. Il est, de ce fait, placé en première ligne dans les débats publics sur la « mise en histoire » d'événements qui ont laissé des blessures indélébiles : guerres mondiales, génocides, systèmes totalitaires, déplacements massifs de population, autant de traits caractéristiques du xxe siècle.
Enfin, il faut garder à l'esprit que la renaissance de l'histoire contemporaine au sens strict du terme est un phénomène récent. À la fin des années 1970 encore, elle était tenue en suspicion, voire ignorée par les écoles historiographiques dominantes : à titre d'exemple, la mouvance des Annales s'est peu préoccupée de l'histoire du temps présent, sans doute parce que celle-ci avait remis à l'ordre du jour l'histoire de l'événement ou l'histoire politique, deux des bêtes noires de cette école, par ailleurs prestigieuse, et dont les acquis ont largement fécondé certains des travaux les plus novateurs en histoire contemporaine (histoire des représentations, histoire culturelle, histoire sociale du politique, etc.).
L'émergence d'une histoire contemporaine, la légitimité grandissante dont elle a bénéficié tant dans le domaine scientifique que dans l'espace public, s'explique par le contexte intellectuel et politique des années 1980 et 1990. La crise à la fois économique, sociale et culturelle dans laquelle ont été plongés la plupart des pays occidentaux a fait surgir une préoccupation pour la sauvegarde des traces du passé, pour la constitution d'une politique du patrimoine. Des lieux naguère symboles de l'exploitation ouvrière, comme les mines de charbon, sont devenus des lieux de mémoire grâce à une politique de restauration et de conservation architecturales. À une plus grande échelle encore, en incluant les nations sorties de systèmes autoritaires ou totalitaires, l'entretien du souvenir des périodes les plus tragiques du siècle, voire la volonté de « réparer » les crimes du passé, sur un plan judiciaire, financier, moral, est devenu un enjeu majeur : la mémoire du Génocide est à cet égard un paradigme qui s'applique aujourd'hui à d'autres périodes que la Seconde Guerre mondiale, et à d'autres expériences que celle du nazisme, que ce soit la gestion du passé dans l'ex-Europe communiste, en Afrique du Sud, ou encore en Amérique latine, c'est-à-dire dans toutes les situations où des formes de « transition démocratique » sont à l'œuvre.
9.  Poids du passé, « leçons du passé »
La « crise du futur », c'est-à-dire la fin d'une certaine croyance en un progrès linéaire et continu, a redonné par ailleurs une légitimité très forte au regard historique, rétrospectif, et à l'idée que la connaissance du passé est en soi porteuse de « leçons ».
L'histoire du temps présent a donc été amenée à se pencher sur un siècle marqué au fer rouge par deux guerres mondiales, deux grandes crises économiques, l'avènement de formes nouvelles et inégalées de tyrannies politiques (le fascisme, le nazisme et le léninisme-stalinisme), et une accélération sans précédent des innovations technologiques et scientifiques, autant d'éléments « contingents » que l'historiographie ne pouvait ignorer au profit de la seule « longue durée » chère à Braudel. Sa vitalité tient au fait qu'au même moment, dans nombre de pays, les interrogations sur le passé proche (la Seconde Guerre mondiale, le communisme, les guerres coloniales) ont connu des développements d'une ampleur et d'une nature inédites, au premier rang desquels il faut ranger la mise en procès d'anciens criminels de guerre nazis ou d'anciens protagonistes des régimes ayant collaboré avec le IIIe Reich. Cette actualité du passé, ces formes d'anamnèse collective ont donné aux historiens du temps présent un rôle particulier dans la cité, un statut d'« expert public », une posture de « gardien de la mémoire », et une « médiatisation » importante : on l'a vu notamment avec la présence d'historiens à la barre des procès du milicien Paul Touvier, en 1994, et de l'ancien préfet Maurice Papon, en 1997-1998, ou encore avec la multiplication des « commissions d'historiens », en France, en Suisse, en Allemagne, dans le cadre de certaines grandes entreprises, etc. Cette présence du passé proche dans l'espace public a été, et continue d'être, un élément essentiel de réflexion sur l'éthique des historiens du temps présent et, partant, sur l'éthique du métier d'historien au sens le plus large du terme.
10.  Une historiographie de la contingence
L'histoire du temps présent a donc été une historiographie articulée autour du renouveau de l'histoire politique, que ce soit l'histoire des « cultures politiques » ou l'histoire sociale du fait politique, deux tendances qui enracinent l'analyse du fait politique dans le tissu social, en étudiant les acteurs, les processus de légitimation, les lieux officiels ou officieux où s'exercent les enjeux de pouvoir. Cette histoire a aussi manifesté un regain d'intérêt pour l'événement, pour les fractures, pour les guerres et les crises. Elle a été également un lieu d'innovation pour l'histoire culturelle, c'est-à-dire l'histoire des pratiques et des politiques culturelles, dont l'importance n'a cessé de croître depuis les années 1950, à l'échelon national, régional ou local. Elle a été enfin un lieu d'innovation sur la question de l'imaginaire social, sur l'analyse des représentations, sur celle de l'opinion, autant de phénomènes qui ne sont certes pas récents mais qui ont un poids particulièrement important dans les sociétés contemporaines, et nécessitent donc une mise en perspective historique.
En d'autres termes, en assumant les paradoxes de leur mission constitutive, les historiens du temps présent se sont révélés sans surprise comme les héritiers de leur propre temps, de ses préoccupations, de ses incertitudes, de sa tendance à valoriser le passé, et de son obsession à vouloir éviter d'en répéter les erreurs

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